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Portraits croisés Mina Kessar - Ahmed Zir

paru dans Cinémas Croisés n°4, automne-hiver 2003

Voici un "portrait croisé" extrait de la revue Cinémas Croisés n°4, parue en décembre 2003. Il met en présence deux des réalisateurs algériens dont les court métrages ont été produits par le GREC et la télévision algérienne dans le cadre de l’année de l’Algérie, Mina Kessar et Ahmed Zir. Cet entretien a été réalisé par Anne Luthaud en novembre 2003, quand ils étaient en post-production à Paris.


-  Mina Kessar est une habituée des plateaux de tournages algériens et marocains. Scripte de métier, elle a participé au tournage d’une cinquantaine de films, courts et longs métrages, notamment ceux de Brahim Tsaki, Mohamed Chouikh, Okacha Tuita, Sembene Ousmane. Après avoir travaillé de nombreuses années pour l’office national de l’art et de l’industrie cinématographique (ONCIC), elle est scripte pour la seconde chaîne algérienne francophone (Canal Algérie). Elle passe aujourd’hui à la réalisation avec La Douleur du Silence qui est son premier court-métrage.

-  Ahmed Zir se définit comme un « cinéphile et cinéaste indépendant ». Il a réalisé 45 courts métrages en Super 8 qui ont reçu une trentaine de prix dans différents festivals internationaux, notamment en Tunisie, aux États Unis, en Belgique et en France.
Enseignant / Instituteur depuis 1972, il a écrit pour la revue de cinéma tunisienne Le 7ème Art et a participé à l’émission radiophonique algérienne Cinérama.
Cessez-le-feu est son premier court-métrage en numérique.

Tourner en Algérie aujourd’hui

Mina Kessar : Il y a eu des moments très durs en Algérie où on ne pouvait pas tourner. Des moments où on ne pouvait même pas avoir la sécurité, même pour aller faire son marché, il faut le dire...C’est une période noire que l’Algérie a traversé mais depuis quelques temps déjà, on se sent beaucoup mieux, on respire ...et l’espoir revient petit à petit, on a des lueurs...

Ahmed Zir  : On sent que ça s’améliore... que ça bouge.

MK  : La preuve, il y a eu de bonnes initiatives ... on a fait des courts métrages et voilà, ils sont là...

AZ  : Et au moment du tournage, on a eu une liberté totale. Moi j’ai choisi mes extérieurs, ce sont des lieux où je vais chaque semaine - je fais de la marche là-bas- et je n’ai jamais eu de problèmes. Le tournage a été une petite fête pour les gens du lieu où j’ai tourné. Bien sûr, il y avait une petite appréhension dans l’équipe qui venait de la capitale et qui se retrouvait en train de marcher dans un oued où l’on dit que c’est très dangereux. Ils ont aimé et après ils m’ont dit : « comment se fait-il qu’en Algérie il y ait des lieux comme ça ? » Et je comprends pourquoi...parce qu’ils étaient confinés dans la capitale, il y avait cette crainte qui persiste chez tout le monde. Mais la nature a gagné, personne ne va là-bas, même pas les terroristes ...
De tout temps on a tourné en Algérie... déjà au temps d’Abel Gance pour son Napoléon... Il y a eu des westerns, des films historiques...

MK : En fait la différence c’est qu’il y a quelques années on tournait, on prenait des risques, mais on était entourés de services de sécurité -ce qui n’arrangeait pas vraiment les choses- parce qu’au contraire on se faisait plus remarquer... maintenant une équipe de tournage peut aller tourner sur n’importe quel décor. J’ai tourné jusqu’à quatre heures du matin en plein Alger... dans un quartier chaud, il n’y a pas eu de problèmes.
En fait il faudrait peut-être dire que depuis quelques années, on a commencé à respirer vraiment...

AZ : Il n’y a pas assez d’images en France qui montrent cette Algérie actuelle. Les gens sont arrêtés sur certains clichés, ça a changé. On se déplace même la nuit, chose impossible avant.

MK : C’est vrai il y a eu les massacres, il ne faut pas se voiler la face comme on dit. Il y a eu les pires des cauchemars, des femmes éventrées, des bébés égorgés ... Mais ça va beaucoup mieux... on se balade maintenant. Avant il y avait une vraie psychose lorsque vous sortiez de chez vous pour aller faire votre marché, vous ne saviez pas si vous alliez revenir ou pas. À chaque moment on se disait peut-être qu’une bombe va éclater là, peut-être qu’elle va éclater dans la banque, peut-être à la poste ou chez le boucher...

AZ : C’était la période des bombes, des rackets, des faux barrages ( la hantise de tous)...

MK : On a traversé toutes les étapes possibles. Il ne faut pas dire que c’était rien du tout. C’est faux. On a vécu les pires des cauchemars mais là ça va presque très bien. Presque.

AZ : Je crois que c’est la même psychose qu’on a constaté en Italie pendant la période des brigades rouges... Les gens n’ont plus confiance, la peur s’installe. On dit qu’un lieu est dangereux alors qu’il ne s’y passe rien. De toutes façons, nous on a tourné librement, franchement, librement...
Pour mon film , une partie de l’équipe est venue d’Alger, une autre de Constantine, deux villes très éloignées, l’une à l’intérieur, l’autre sur la côte, ils se sont rencontrés chez moi. Là où on a tourné il y a des gorges, des superficies immenses, ils n’en croyaient pas leurs yeux ! On est sur le bon chemin, il y a un retour au calme, de la sérénité. Bien sûr, sporadiquement, il y a encore quelques problèmes. Bien sûr, i ly a encore quelques problèmes. C’est du banditisme, pas du terrorisme.

Quels comédiens et quelle langue ?

AZ : Mes comédiens sont des non-professionnels. Pourquoi ? Je suis un amateur, je suis un non professionnel, j’ai toujours travaillé en super 8. C’est moi le producteur, c’est moi le réalisateur, le cadreur, le producteur, tout... Mes acteurs sont parfois mes élèves - parce que j’ai enseigné- et parfois des amis qui font un peu de théâtre ou bien des gens qui n’ont aucun rapport avec le cinéma et que je choisis pour leur silhouette, leur visage, leur façon de faire... Je les choisis comme ça et ça marche. C’est pourquoi même pour ce film - pour lequel j’ai bénéficié d’une petite aide - j’ai continué sur ma lancée. Les comédiens de Cessez-le-feu sont tous des natifs du lieu où j’ai tourné, de Annaba ou de Collo. Ils connaissent le lieu. Le berger, je l’ai rencontré il y a presque deux ans et je me suis dit ce sera mon héros. Cette manière de travailler a fait que j’avais même, peut-être, les tics du cinéma indépendant. J’intervenais beaucoup : j’avais un accessoiriste, mais je faisais tout à sa place, j’avais peur. De la même manière, j’ai voulu travailler encore une fois avec des acteurs non professionnels, c’est un choix délibéré.
J’ai annoncé au berger qu’il ferait mon film il y a un an. Chaque fois que je le voyais je lui disais : « Voilà, tu seras le héros de mon film, voilà ton rôle : tu fais ce que tu fais... tu t’occupes de tes moutons... il y a une école, tu vas guetter la classe, il y a l’école coranique, voilà ». Et je repartais. Quand je revenais, il me disait : « quand est-ce qu’on va faire ça ? » (Rires) Et le jour où on a commencé le tournage, on l’a vu une journée avant pour repérer et on a discuté, il était près. Mais après, en voyant toute cette équipe autour de moi - des étrangers pour lui - il est devenu craintif. Je lui ai dit : " Voilà le costume que tu dois mettre", il n’a pas voulu parce que pour lui ce n’était pas bien de s’habiller de guenilles, devant ces gens-là, il avait honte. Il n’a pas compris ça, j’ai eu des difficultés. Dans une scène, il n’a pas voulu répéter. Il avait une personnalité extraordinaire. Je lui ai dit pour faire du cinéma il faut répéter !
J’ai écrit mon film en français et en pensant en français à faire un film. Je n’ai pas écrit en arabe. Il y a deux ou trois dialogues en arabe et le reste est en français.
De toutes façons, le berger ne parle pas beaucoup. J’aurais même voulu qu’il ne parle pas du tout. Il y a une scène où il dit : « Mon oncle Saïd où est-ce que tu vas ? » et l’autre lui dit « Moi je traverse les mers », façon de lui répondre qu’il va émigrer, c’est tout. Je préfère plus de musique et peu de dialogues. S’il n’y avait pas eu la classe, j’aurais opté pour un film totalement muet avec un support musical et seulement des bruitages. C’est une habitude. Dans tous mes films, il n’y a pratiquement aucun dialogue. Il y a toujours un support musical qui va avec le film. Je pense à la musique et au film, ensuite je monte... Je prends généralement une musique déjà existante qui convient au film, suivant le montage, jusqu’à maintenant ça a réussi il me semble... (Rires)

MK : Dans mon film, la seule personne qui est...on va dire semi-professionnelle - parce qu’elle n’est pas réellement comédienne - c’est une femme qui était au départ animatrice. Comme elle avait un visage assez agréable et expressif, on lui a proposé de travailler sur des feuilletons où elle a eu des rôles dans lesquels elle était complètement effacée. Les petites filles n’ont jamais fait de cinéma non plus. Il y en a une qui fait du théâtre avec son père mais ce n’est pas réellement quelqu’un de très introduit dans le théâtre. Elle a beaucoup de talent, c’est pour ça que je l’ai choisie. L’autre, c’est la première fois de sa vie qu’elle voyait une équipe de tournage et un plateau. Elle va à l’école, elle n’a absolument rien à voir avec le cinéma mais elle voulait aussi tourner, ce sont des amis qui me l’ont présentée. Quand j’ai vu son visage j’ai opté pour elle. Moi non plus je n’ai pas pris de professionnels. C’est voulu, absolument. J’ai visionné des cassettes, j’ai vu quelques feuilletons avec des petites filles mais je n’ai vraiment pas trouvé d’intérêt à les prendre. Ce n’était pas ce que je voulais, ce que j’avais en tête. En fait ce qui m’a gênée pour prendre ces petites gamines qui ont déjà tourné dans des feuilletons, c’est qu’elles ont fait beaucoup de feuilletons à la télé... Donc on connaît leur visage en Algérie... quand on voit un feuilleton on a l’impression d’avoir vu tous les autres.
Voilà. Pour les autres, c’est la même chose. J’avais du mal à trouver une femme entre 35 et 40 ans qui convienne. Il ne fallait pas que je prenne quelqu’un dont le mari se désintéresse trop... J’ai essayé de trouver une femme de cet âge là qui demande à s’épanouir mais qui, par la force de plein de choses, n’est pas épanouie. Pour le rôle du mari, j’ai tourné un long-métrage pour l’année de l’Algérie en France en tant que scripte juste avant mon court, et le chauffeur - qui n’avait absolument jamais fait de cinéma- adorait se mettre devant la caméra. Il m’a ramené des tonnes de photos avant de commencer à travailler. Tous les jours il me demandait : « Mina, trouve moi un petit rôle, trouve moi un truc, case moi quelque part », il adore ça. Je n’ai rien dit mais pendant tout le mois de tournage - on a eu je crois six semaines sur le long - je le regardais et je me disais : « est-ce qu’il ne peut pas éventuellement correspondre au père ? » D’une part parce qu’on ne l’a jamais vu à l’écran et d’autre part ce côté non professionnel, cette gêne devant la caméra comme il tournait pour la première fois. Ces moments où il est complètement perturbé étaient en fait pour moi un plus.
Il y a aussi une question de moyens, si je prenais un comédien professionnel il allait demander très cher. Il y avait donc d’abord l’intérêt du personnage a priori, mais il y avait aussi une raison économique.

AZ : Moi, pour le rôle d’un soldat, j’ai pris un marchand de légumes qui me disait : « trouve moi un rôle » chaque fois que j’achetais des légumes chez lui. J’ai dit d’accord ! (Rires)

MK : Pour revenir aux dialogues, il est vrai que certains films se font en langue nationale, plutôt classique. C’est en général quand il s’agit de films historiques. Dans les premières années du cinéma algérien, on était trop littéraire. Mais depuis les années 1970, c’est l’algérien qui est parlé dans les films, un mélange de français et d’arabe, pas l’arabe classique, le parler de tous les jours. Sinon le film ne passe pas du tout. Les gens rejettent. Parce que dans la vie de tous les jours, on ne parle pas l’arabe littéraire.

AZ : Les Européens croient qu’en Algérie on parle l’arabe classique...non, on a notre langue quotidienne. C’est un mélange de français, d’arabe classique, même de persan, de turc...

Des fictions documentaires ?

AZ : Dans mon film, il y a cette tendance...cette idée fixe chez le berger à vouloir transcrire ce tract écrit en français. Il vit justement dans une région où il y a la présence de l’écriture latine, et il est aussi tout le temps en contact avec l’école coranique, il est en contact avec l’écriture latine qu’il touche et qu’il voit tout le temps, il a envie de pénétrer la classe où l’on donne cette culture là. Et pour moi, c’est peut-être là qu’est - inconsciemment - ce lien entre différentes civilisations. Il y a la présence romaine, la présence musulmane, la présence française et il y a un type qui les unit, qui passe de l’un à l’autre, à travers la langue aussi.
Dans le film de Mina il y a une scène de classe, chez moi aussi il y a une scène de classe. Et je n’avais jamais lu son scenario ! Il y a une quête d’identité derrière ça. Dans mon film, c’est le jeune berger qui veut entrer en classe et dans le film de Mina, c’est le professeur qui fait sortir ceux qui font du bruit (Rires). Il y a ce lien... ça parle de la société. Il y a en cela, oui, un aspect documentaire.

MK : Pour moi, le thème est clair, il est universel en fait, pas spécifique à l’Algérie ou à une société...ce qui m’a intéressée c’est que, à mon sens -il y a peut-être des films que je n’ai pas vus -je crois que dans aucun pays arabe on a parlé de ça .
Il ne faut pas parler de ça, il ne faut pas y toucher. Ce qui est encore plus important pour moi, c’est que ça se passe dans une famille croyante, il y a le Coran tout le temps, il y a des tableaux, il y a la prière de la mère et du père... En fait, on a tendance à croire que dans ces sociétés-là, ils ne se passent pas des choses comme ça. Parce qu’on est pur, parce qu’on fait la prière...
Je n’ai absolument pas voulu tomber dans les clichés de la fille qui va tout de suite se laver, que l’on voit dans la salle de bain. J’ai évité tout ça, c’est à peine, à peine je l’effleure ... J’ai essayé d’être prudente le plus possible ...

AZ : Mais ça va être accepté, ça va être accepté...

MK : La première version était plus violente, et j’ai eu de la chance parce que j’ai travaillé avec Yvette Biro < scénariste consultante au Céci >, qui m’a beaucoup aidée, qui m’a conduite à réduire la violence. Parce qu’à la fin... quand la petite fille nous guidait vers la porte de la chambre, elle avait les mains derrière le dos, on ne savait pas ce qu’elle tenait, et au moment où on voyait des pas et une silhouette imposante, on distinguait le poignard... En évacuant la violence, c’est devenu beaucoup plus fort... Je ne m’étais pas rendu compte que je pouvais inconsciemment aller dans le sens inverse du personnage en le traînant dans la boue. En fait c’était l’inverse qu’il fallait travailler. Laisser le personnage pur, jusqu’à la fin.

AZ : Yvette Biro ne voulait pas de violence, même pour mon film. Mais elle ne nous a rien imposé, c’était une extraordinaire pédagogue. On est arrivés à se rendre compte petit à petit de l’évolution nécessaire de nos scénarios.

AZ : Pour revenir à ce que disait Mina quand elle parlait de famille croyante... tout le monde est croyant... mais à un certain moment, on montrait les pratiques avec ostentation. Dans le film de Mina, on voit le vêtement algérien, on a une façon de faire, de mettre le chèche, ce n’est pas comme dans les autres pays arabes, c’est purement algérien. J’ai filmé la petite école coranique, parce qu’elle est construite avec des ruines romaines et elle existait avant l’arrivée des Français. C’est une vieille zaouïa et à ce moment-là, même durant la révolution, on allait prier dans un lieu très modeste, on lisait le Coran ou bien on faisait notre prière. C’était un lieu très sain, effacé, pas ostentatoire... Maintenant les mosquées pullulent et les gens se montrent. Ce que je voulais dans mon film, c’est donner à voir le côté modeste de cette belle religion.

Drôle de classe

AZ : La classe que j’ai filmée est dans une école avec une seule classe, et la maison de l’instituteur a été construite par des Français. J’ai enseigné là-bas à un certain moment de ma vie. Je faisais de la marche pour arriver à cette école, dans les années 1978-79 et parfois j’y allais à vélo. Je laissais mon vélo dans une vieille ferme et je montais, je faisais deux trois kilomètres pour aller enseigner le français aux enfants. Et, comme par hasard, j’ai choisi cette école pour le film. En arrivant avec l’équipe, j’ai choisi mes élèves. On me montre plusieurs niveaux. Dans la classe du CM2, il y a quinze bonshommes, filles et garçons. Je suis entré et j’ai dit tout de suite : c’est ces élèves que je vais prendre. Et ça a marché, ils étaient très enthousiastes. J’ai changé un peu les vêtements - j’ai voulu cette petite ambiguïté : est-ce les années 1960 ou maintenant ? On ne sait pas. C’était la première fois qu’une caméra venait dans ce lieu...Ils n’avaient pas d’instituteur à ce moment-là, ils attendaient un instituteur en langue française. Les gens refusent d’aller enseigner là-bas. On leur a appris, durant le tournage, à écrire l’alphabet en français et ils ont réussi à transcrire Cessez-le-feu, eux-mêmes, on ne les a pas aidés ! Ils ont copié le titre du film.

Les équipes

MK : C’est la télévision algérienne qui a pris en charge les deux projets.

AZ : J’ai choisi mon directeur photo, c’est un ami qui travaille à la télévision, mais il a tourné en 16 et il a vu mes films en Super 8. On s’est bien entendu. On a fait connaissance avec le reste de l’équipe durant le tournage et c’était une ambiance formidable. Avant j’avais une appréhension à cause de ce que l’on dit parfois des équipes de télévision.

MK : Il y a peut-être un peu de vérité dans ce qu’on en dit... Le problème qui s’est posé pour moi c’est que j’ai demandé un directeur photo que je connaissais bien et qui a déjà fait plusieurs films au cinéma, mais il était pris pour un long métrage pour l’année de l’Algérie en France, il n’était donc pas libre. Ça a été ma première frustration... il y aurait eu une complicité tellement professionnelle, tellement forte entre nous. Je m’en étais rendue compte à travers ce qu’il m’avait dit à la lecture de mon scénario. J’ai été obligée de prendre quelqu’un d’autre que je ne connaissais pas du tout, avec qui je n’avais jamais travaillé.
Ce qui se passe avec la télévision, en Algérie, c’est qu’il y a des gens du cinéma qui sont maintenant à la télé - à cause des sociétés de cinéma qui ont fermé leurs portes - et qui continuent de travailler très bien. Mais si vous ne tombez pas sur ces gens-là, vous prenez des gens qui sont depuis des années à la télé, ce sont des spécialistes de la caméra à l’épaule, du reportage, du documentaire, des actualités politiques... Ils font des images carte postale et on arrête là. Des zooms et c’est fini.
Une autre frustration c’est qu’il n’y avait pas de DAT donc je travaillais avec la mixette directe à la caméra... Voilà les frustrations dues à une équipe télé. Par malchance, on tombe parfois sur des techniciens qui sont habitués au système télé et qui n’ont rien à faire d’un court métrage avec une certaine exigence, un beau cadre ou un beau son. Mais ça ne veut pas dire que c’est toujours comme ça.

AZ : Ils n’ont pas la vision cinéma. C’est ça, ils ne pensent pas cinéma, ils pensent vidéo.

MK : J’ai fait la scripte moi-même, j’ai fait la costumière moi-même. Donc il fallait gérer tout ça et, sur le plateau, je ne voyais rien, parce qu’il fallait contrôler plusieurs choses à la fois, mes rapports montage, mon chronomètre au cou, dire moteur, regarder le moniteur - s’il n’y avait pas de maladresses, parce que j’avais du mal avec le cadreur. Du coup, avec du recul, je me dis maintenant que je n’ai pas assez laissé les petites filles jouer seules, comme le font naturellement les enfants, peut-être que ça aurait été mieux. Je n’avais pas l’expérience, l’expérience des enfants d’une part, l’expérience de la mise en scène, de la direction d’acteurs aussi.

AZ : À la fin du tournage, les membres de mon équipe étaient très heureux. Ils m’ont dit avoir fait une véritable expérience de cinéma.

MK : Pour les lumières, je suis très contente, avec les moyens qu’on a eus c’est ce que je voulais, un travail sur le clair-obscur qui allait avec l’atmosphère de la villa à l’intérieur, la nuit, les visites nocturnes... Et ça, ça marche.

AZ : Pour mon film il y a eu un éclairage artificiel en classe, c’est tout. Le reste c’est des extérieurs...

MK : C’est naturel... Tu as eu les plus belles lumières de la région. Surtout à partir de quatre heures, c’est des lumières douces. Pour la vidéo c’est le meilleur moment, pour faire des photos, des images. C’est vrai que dans l’ensemble, on est heureux de ce qu’on a pu faire.
Même si ça a été difficile et très lent au départ pour la préparation...

La production

AZ : On nous a fait longtemps attendre entre la fin du scénario et le tournage. La mise en place de la production a été longue...Chacun attendait : est-ce que c’est la télé qui va prendre en charge les tournages, est-ce que c’est le haut-commissariat ? Nous on attendait des nouvelles du CNC, il y a même eu un producteur privé qui nous a fait attendre, parce qu’il ne s’est pas engagé totalement.

MK : Je crois que le problème des producteurs privés, c’est qu’ils pensaient que le CNC allait mettre de l’argent liquide dans les comptes. Et finalement il n’y a pas eu de producteurs privés parce qu’ils ont compris que le CNC allait aider mais allait gérer lui-même son argent. Mais avant qu’il ne se désengage, le producteur privé a fait traîner les choses longtemps.
Après, le relais a été pris par la télé et le haut-commissariat algériens. Finalement la télé devait participer à hauteur de 5% parce le haut-commissariat l’avait décidé. On a eu une réunion au Moulin d’Andé - Céci avec des responsables du CNC, j’ai demandé pourquoi la télé -je suis à la télé depuis que le cinéma a fermé ses portes - participe à hauteur de 5% seulement ? Et finalement la télé a donné le matériel numérique pour le tournage, l’équipe de tournage, les cachets des comédiens et le cachet de la réalisation et du scénario. La post-production a été prise en charge par le Grec. C’est le C.N.C. qui a chargé le G.R.E.C. de prendre en charge ces courts métrages. De la même manière que le haut-commissariat algérien a délégué la télé algérienne. Voilà comment ça s’est passé.
Finalement on a beaucoup attendu pour pouvoir démarrer... Mais ça a marché et je trouve qu’on est vraiment gâtés, franchement...

D’autres projets ?

AZ : Un long métrage. J’ai présenté un projet de long métrage en Tunisie, ils l’ont accepté, ils me donneront peut-être leur accord en janvier. C’est un organisme qui sélectionne les scénaristes et les met en relation avec des producteurs étrangers. Je propose un autre producteur ou deux, et ils feront le film ensemble. Ce film que j’ai proposé se passe à la télé, dans les studios. C’est une fiction.

MK : Pour moi, ce court métrage sera une petite carte de visite. Pendant des années j’ai travaillé sur les longs métrages des autres en tant que scripte. C’est ma première expérience en tant que réalisatrice. Donc si ce film a des échos, je pense que je pourrai tourner plus tard plus facilement. Aujourd’hui, en Algérie, les financements se trouvent... Il y a beaucoup de sociétés privées. Avant il y avait un cinéma étatique, il y avait financement ou pas, pas d’alternative. Maintenant il y a toujours un montage financier. Et pour vendre, il y a la télé...

AZ : J’ai eu de la chance parce que j’ai travaillé auparavant en Super 8 et j’ai participé à des festivals un peu partout dans le monde, aux Etats-Unis, au Brésil. J’ai récolté des prix aussi, ce qui fait que pour moi, ce court métrage n’est pas une carte de visite, mais plutôt une continuation, un prolongement.
J’ai même connu Serge Daney, il a vu deux ou trois films en Super 8 que j’ai faits, et il a écrit un petit article dans Libération, en 1986 ou 87. Mais je n’ai jamais travaillé avec une équipe dans des conditions professionnelles. Mina connaît ça, moi je ne connaissais pas. Sur ce court métrage, j’ai appris beaucoup de choses. Ça me servira pour mon prochain travail. Il y a des petites choses que je ne décelais pas, je les décèle maintenant... J’ai appris à gérer une équipe. Et maintenant je sais comment traiter avec un producteur, je sais ce qu’il faut, je sais comment... Donc c’est une réussite.

MK : Oui, moi aussi, je suis franchement satisfaite... Je trouve que c’est une chance qui nous a été offerte, notamment grâce à la télévision algérienne et au CNC.

AZ : Mais ce qui est merveilleux c’est d’avoir fait une petite chose, un petit film qui a permis de rapprocher encore plus deux pays. Il y a cette idée tout le temps chez moi. Je me dis j’ai participé à cette rencontre. Et pourtant ce n’était pas facile. Voilà, c’est pour ça. Participer, rapprocher les gens, rapprocher les cultures.

MK : Et puis ces films seront peut-être vus dans les festivals... Et si on a réussi à 50%, c’est déjà pas mal... Oui, voilà, c’est ça qui compte le plus. Parce que si c’est faire des films et que les gens en sortent indifférents, on a perdu.



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